
Pewortor avait regretté le poignard laissé dans la tombe de la
princesse des terres lointaines. Pourrait-il en forger un aussi réussi
? Sa peur était illogique. Son arme était liée à trop de souvenirs.
Impossible d'en refaire un nouveau. Il ne pouvait, cependant, rester
sans arme personnelle. Elle devrait être plus originale que les glaives
superbes qu'arboraient tous les autres neres... ne rien devoir au
métal. Elle symboliserait son élévation. Après qu'il avait si longtemps
sué pour armer les autres, d'autres, à leur tour, travailleraient pour
lui.
Il n'avait pas cherché loin. La pendaison avortée lui avait apporté
l'illumination. La mine défaite, les réflexions désabusées du vétéran
qui avait prêté son lasso pour qu'on y suspende le fautif avaient
suffi. Il avait trouvé. Il l'avait persuadé que sa lanière de cuir,
pour avoir servi à aussi sinistre besogne, n'était plus digne de lui.
Malgré le sauvetage de dernier instant de Medhwedmartor, il n'avait
plus démordu de cette répugnance nouvelle. Il le lui aurait même donné
s'il n'avait été reconnu ner peu après. Pewortor avait dû troquer un
glaive contre le lasso de honte qu'il aurait, au vu de son ancien
statut, obtenu pour rien. Il y avait en compensation fait ajouter un
long fouet à couper une feuille au vol.
Il avait eu tort de prendre le lasso. Il n'y serait jamais bon. Les
éleveurs disaient vrai. Cet art s'apprend quand on tète encore sa mère.
Mais il avait pris goût à jouer du fouet. Il commençait à se sortir de
façon honorable de son maniement. Il avançait dans la forêt, se faisait
désigner une feuille par son ou ses voisins, selon la largeur du
passage, et repérait parmi ces cibles proposées les plus difficiles à
atteindre pour les couper de sa mèche. À droite, à gauche, au-dessus
des têtes, peu de celles qu'il visait échappaient à leur sort. C'était
bien. Il saurait, avant peu, en fendre en plein vol... Et aussi,
perspective plus intéressante, le visage de ses ennemis. Enfin, tout
plaisir qu'il en aurait, ça ne vaudrait jamais un bon glaive.
Il sursauta. On parlait, pas très loin... tout près. L'épaisseur de
branchages avait amorti les voix. Ils étaient à deux cents pas.
Kleworegs marchait en tête, suivi d'un colosse que son cheval peinait à
porter. Il s'installa à croupetons sur la branche. Le guerrier-montagne
pourrait-il intervenir ? Il ne devait pas s'inquiéter. Il aurait le
temps de tuer Kleworegs avant d'être écrasé par les poings énormes. Il
n'en demandait pas plus.Les trois hommes avaient mené grand train. Ils s'attendaient, à chaque
coude de la sente, à voir l'escorte. Chaque fois leur espoir était
déçu. Ils avaient dormi trop longtemps. Les deux guerriers
désespéraient. Si leur chef périssait, ils en porteraient la honte
jusqu'à leur proche dernier jour. Une telle faute ne s'expie que dans
une expédition où la mort est comme eau en lac. Pourvu qu'ils arrivent
à temps. Ceux qu'ils voulaient prévenir étaient tout près.
Il avait bandé ses muscles. Kleworegs approchait. Voilà, son cheval
levait la jambe pour franchir la racine qui barrait le chemin. Encore
en instant, ma victime... Profite de ton ultime souffle de vie, fais-le
durer, durer. Moi aussi, je voudrais qu'il dure une éternité. Jamais
homme n'a été aussi puissant que moi en ce flocon de temps !
Commentaires